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A la Cigale, ayant mangé tout l'été...

BAR Bar restaurant quasi centenaire où se croisent avocats et jeunes militants associatifs, la Cigale fait partie du patrimoine de Casa. Made in Casablanca s’est installé à l’une de ses tables pour partager le couscous gratuit du vendredi, et replonger dans le passé.

La Cigale, à Casablanca, est plus qu’une institution : c’est un morceau d’histoire. En 1914 ouvrait, ici, le premier café du quartier Gauthier, et l’un des premiers de la ville. Le premier patron était italien, le second espagnol, puis français. El Haj est le premier marocain à s’y installer, en 1970. Un bar comme on n’en fait plus, et comme on n’en refera sans doute jamais plus. « J’ai refait la décoration moi-même », raconte El Haj Abderrahmane, le patron de l’établissement. C’était en 1970, et rien n’a bougé depuis « Les clients ne veulent pas. » On rentre en poussant un vieux rideau de perles face à l’un des aquariums où survivent quelques poissons, on passe devant un flipper, une tête de sanglier recouverte de guirlandes de Noël nous surplombe. Ici, les aigles empaillés côtoient des Pères Noël gonflables, la recette de la Choucroute royale peinte sur une volée de cigognes alsaciennes (une des dernières traces du protectorat, laissée par les anciens propriétaires) répond au portrait du Roi Mohammed VI, et une immense photo de Moulay Rachid, entourée de roses en plastique, trône au-dessus de la salle de restaurant. Sur l’image, il était encore enfant.

Les enfants de la Nayda sont ceux de la Cigale

Passé les deux salles de bistrot, où on trinque à 20 dirhams, on rejoint le restaurant où, chaque vendredi, les habitués – et les autres – viennent manger le couscous gratuit. Le patron, 73 ans, en djellaba, s’y promène au milieu des dreadlocks et des uniformes de police, des militants de gauche et des intellectuels, des journalistes et des soiffards, des étudiants de l’Ecole espagnole et des employés de la Fédération des Provinces de France. Une joyeuse faune d’habitués où viennent parfois se greffer de nouvelles têtes, et de rares touristes en mal de réalisme. La création du Boulevard (festival de musique indépendante) y a été débattue, et les photos « des enfants de la Nayda », ceux qui ont participé à l’essor du mouvement culturel marocain dans les années 2000, s'étalent sur tout un mur, juste en dessous de celles des employés. « Ce sont aussi les enfants de la Cigale », sourit Abderhamane. Un petit coin suspendu, hors du temps, qui n’a pas d’autre ambition que de vous faire passer un bon moment, autour d’une bon plat ou d’un bon verre. Sur la porte qui sépare les deux salles du bar, une inscription commence à disparaître. « Bonne année ». Elle a peut être été écrite en 1970, mais elle sera toujours valable l’année prochaine.

Texte & photo
Mathias Chaillot